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Le vieil homme n'ira jamais à Vaison-la-Romaine (Chapitre 36)

Moi : bonjour. comment allez-vous ?
Vieil homme : ha ! Encore une de vos apparitions miraculeuses. Etonnante capacité à surgir de nulle part ! C'est Pompéi dans ma tête, un champ de ruines et de cendres. Énoncez-moi, voulez-vous, les regrets en cours, car je vais bientôt mourir.
Moi : je n'ai aucun regret, et vous ?
Vieil homme : aucun.
Moi : parfait. Et quand allez-vous mourir cette fois ?
Vieil homme : dans 6 ans m'ont dit mes petits enfants. À 100 ans pile, je m'allonge et hop, je crève !
Moi : c'est précis et carré !
Vieil homme : entre temps, il va y avoir le film "6" à la télé avec de vieux acteurs impérissables. C'est adapté du roman d'un écrivain inconnu encore jeune...
Moi : êtes-vous en train de me raconter un rêve récent ?
Vieil homme : on ne sait plus où on en est avec les rêves...Ma mémoire fait des huit.
Moi : je vous ai déjà expliqué, mémoire d'éléphant pour les vieux souvenirs; mémoire de poisson rouge pour tout ce qui est récent.
Vieil homme : Ne me roulez pas avec les effets du temps ! j'ai une réserve personnelle d'anxiété, suffisamment importante pour trahir toutes les choses de la vie, n'en rajoutez pas.
Moi : entendu.
Vieil homme : votre fils devient une star de la musique électrique, mais pas le truc vulgaire avec des femmes nues et des chaines en or. Mes gamettes sont en cause et la fierté du vieux est en jeu.
Moi : ha ha ha
Vieil homme : c'est un comble, je dois vieillir jusqu'à 100 ans pour que mon gendre puisse noter à tous prix mes citations exquises dont il fera, qui sait, un ouvrage mémorable sous forme d'essai psychiatrique ou de pièce de théâtre absurde. Dites, est-ce que c'est de la physique atomique ces inscriptions sur le tableau noir, ou bien du latin ?
Moi : non, c'est le menu de ce midi.
Vieil homme : hé bien ça me fait penser que nous n'avons jamais réussi à aller jusqu'à Vaison-la-romaine avec ma femme car il y a des orages quasi permanents à cet endroit ! Le phénomène est bien connu.
Moi : ha ha ha
Vieil homme : ne riez pas ! Je vais vous expliquer pourquoi les nuages franchissent les frontières en arrivant d'Algérie, passent au dessus de la France par petits paquets, à un niveau très bas, et décident de se vider la panse en biais. On peut reconstituer très facilement leur dialogue : — Nous sommes gros, ils veulent nous crever ! — Oui, ce sont des salauds ! — Qui commence ? — C'est moi ! — Je lance un éclair, pas au chocolat, pour les impressionner. On va leur faire un vrai bastringue de printemps ! — Balançons des éclairs ! — Fabriquons des orages rageux et de la foudre foudroyante ! Et en bon français pied noir, l'un deux demande "Et qui c'est qui fait l'orage?"
Moi : On s'y croirait ha ha ha
Vieil homme : le ciel finit toujours par s'embraser au dessus de Vaison-La-Romaine et il nous est impossible de visiter les ruines. Allez savoir ce que pensent les poulets de tout ça, ceux qu'on met en broche et ceux qu'on crucifie aux carrefours pour faire la circulation ? On se donnerait moins de mal si vous et votre fils n'étiez pas des créateurs ! Et le vieillard de saisir l'orage pour lancer fort à propos, la fameuse tirade du Cid :
O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?
Mon bras, qu'avec respect toute l'Algérie admire,
Mon bras, qui tant de fois a baisé cet empire,
— C'est là que nous faisions un bras d'honneur —
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
O cruel souvenir de ma gloire passée!
Œuvre de tant de jours en un jour effacée!
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'a servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.
Moi : incroyable ! C'est ce que je disais, vous avez une mémoire d'éléphant !
Vieil homme : restez poli. Collision délicieuse, d'une poésie pied noir d'une part, où Corneille fait naitre le bras d'honneur des lycéens algérois, et d'autre part des orages qui s'abattent sur Vison-La-Roumaine
Moi : Vison-La-Roumaine ? Anomalie pataphysique ?
Vieil homme : toutes ces taches blanches à compter sur votre chemise, n'est-ce pas du vison et de l'hermine ? En tous cas c'est une expérience nouvelle pour moi... Un véritable orage visuel pour mes organes de vision défaillants.
Moi : voulez-vous un café ou un thé ?
Vieil homme : un coca cola s'il vous plait. Vous savez, j'ai besoin de beaucoup plus d'explications qu'avant, car j'ai des manques et des absences. Avec les perspectives que nous ouvrons par nos dialogues, j'ai intérêt à avoir une audition de bonne qualité. J'aimerais à ce propos que l'on écrive ensemble un traité intitulé "psychiatrie du syndrome ou psychiatrie de l'humain ?". Cette idée que je construits depuis plusieurs jours, me tient à coeur, mais elle me laisse déjà des regrets comme si j'avais la tête massacrée à l'avance par des anxiétés plus terribles que la mort, fin inexorable dont je n'ai finalement pas peur.
Moi : hé bien, quelle annonce ! C'est passionnant Vous pouvez m'en dire un peu plus sur ce traité ? Je bois vos paroles.
Vieil homme : j'adore cette boisson noire américaine. Ce breuvage redresse les ruines romaines ! Je suis al cocacolique ha ha ha
Moi : ha ha ha

Tag(s) : #Dialogues, #philosophie, #dessin

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