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La retraite du vieil homme est-elle une Bérézina ? (Chapitre 35)

Vieil homme : ah, vous voilà enfin ! Dites, ma retraite c'est la Bérézina !
Moi : allons, ça fait 30 ans que vous êtes à la retraite et ça s'est plutôt bien passé jusque là, non ?
Vieil homme : oui hé bien c'est fini car j'ai eu une grande aventure cette nuit. J'ai fait... J'ai vécu... Je cherche le mot adéquat...
Moi : une débacle Biélorusse ?
Vieil homme : écoutez-moi ! Cette nuit, je me suis échoué dans la Seine. Ça n'était pas un rêve. J'étais posé sur le fond. Il y avait ça d'eau (montrant deux phalanges).
Moi : comment avez-vous atterri dans la Seine ?
Vieil homme : j'en ai pris conscience vers sept heures du matin. C'est approximatif.
Moi : ça se situait près d'ici ?
Vieil homme : hélas l'endroit m'échappe. Regardez cette femme, elle a des collants mouchetés ! Vous avez vu comment mon oeil traine au ras des gambettes ? Je n'avais hélas pas de lunettes la nuit dernière et donc pas de vision éloignée.
Moi : vous n'avez le souvenir d'aucun repère visuel ?
Vieil homme : si j'avais eu Notre-Dame dans mon viseur, j'aurais aussitôt compris ma situation. J'étais en dehors de toute grande vision localisatrice. Quand j'ai pris conscience que j'avais touché le fond, je me suis posé plein de questions.
Moi : Qu'avez vous fait alors ? Car enfin, nous vous retrouvons ce matin entièrement propre et sec !?
Vieil homme : primo, mise au point des secours par radio mentale. Deuxio, s'impose à moi, le seul sauveteur solide de mon entourage immédiat, j'ai nommé Souleyman le généreux. Que de tâtonnements cérébraux ai-je du faire avant d'arriver à le joindre. La difficulté principale résidait dans le fait que ce Souleyman est surnommé Zen dans le public...
Moi : je comprends, c'est une puissance tranquille...
Vieil homme : exactement ! Alors je lance mon message : Alerte Danger ! Alerte Message Secours ! Alerte Échouage Seine !
Moi : Bonne procédure. Mais décrivez-moi ce qu'il y avait autour de vous, la vase, les détritus, les algues, les bateaux...
Vieil homme : rien de tout cela. Deux doigts d'eau claire. J'étais collé contre la paroi sombre d'une péniche. Ma vision proche consistait en une série de tubes horizontaux gros comme mon pouce, assemblés entre eux. Je ne les connaissais pas et pourtant leur présence m'était familière...
Moi : ne seriez vous pas en train de décrire les barreaux de votre lit ?
Vieil homme : ha ha il me fait rire avec ses merveilleuses explications taillées à la mesure de mes dérapages !
Moi : peut être n'étiez vous pas dans la Seine la nuit dernière, mais tout simplement dans votre lit ? En vous reveillant dans le noir, votre mauvaise vision et votre cerveau confus ont fabriqué ce récit ?
Vieil homme : et voilà que la vérité surgit de vos lèvres lippues. Et voilà que je revis les évènements à travers votre prisme.
Moi : ha ha ha
Vieil homme : un grand rêve dites-vous. Ce fut pourtant un grand choc ce matin...?
Moi : je veux bien le croire.
Vieil homme : tenez, voilà Souleyman qui passe, demandez-lui !
Moi : Souleyman, le vieil homme a tellement confiance en vous qu'il vous a appelé dans son rêve de la nuit dernière pour que vous veniez le sauver, est-ce vrai ?
Souleyman : hé hé, vieil homme, tu es un grand palabreur, je t'ai certainement sauvé dans ton rêve, c'est fort possible et ça me fait plaisir.
Vieil homme : alors, vous voyez ce que je vous disais !
Moi : ah mais je ne remets pas votre rêve en question.
Vieil homme : à peine sorti de la Seine, le gang des femmes en blanc m'a empêché d'attendre à la gare ma fille décédée ! J'étais très contrarié. L'une d'elle m'a dit "votre fille est morte il y a dix huit ans". Le voile s'est alors brusquement déchiré, et j'ai pris conscience de mes troubles mentaux et de l'interprétation possible de ces troubles.
Moi : vous êtes extrêmement lucide.
Vieil homme : avec quelqu'un de votre aptitude, on peut dire n'importe quoi et ça se transforme toujours en quelque chose d'intéressant.
Moi : je vous retourne le compliment.
Vieil homme : Dites, pendant mon séjour en ces lieux, pourrai-je demander une assistance médicale car je suis sur la voie de la médicalisation, mais la médecine d'aujourd'hui, c'est de la zoubia.
Moi : vous etes en pleine forme sur le plan physique, et puis vous avez sur place tous les médecins, ophtalmo et dentistes dont vous avez besoin.
Vieil homme : Ah ! Je suis peut-être en mode dérapage post-prandial ? cela va être triste que vous partiez et je ne sais pas si je vais pouvoir faire caca sereinement. Il faudrait quand même que je tire quelque chose de positif de mon installation dans cette maison de retraite...?
Moi : les revues de presse, les lectures de tableaux, les sorties en bus, les films, les après-midi crêpes, les concerts pour piano et violon, les rencontres avec de nouvelles personnes...ça n'est pas rien tout de même ?
Vieil homme : vous faites bien de rappeler ces évidences à ma mémoire de poisson rouge. Les gens n'ont plus l'habitude de parler. Dès que jesors du langage parlé, avec quelques mots piochés hors du répertoire, ils sont admiratifs. Quand des clients entrent dans ma chambre et que je leur parle, aussitôt ils fuient par manque de vocabulaire et de pratique du langage. Alors quand quelqu'un s'évade de ce schéma, je le remarque aussitôt. Je leur dis que j'ai beaucoup étudié et que je peux me permettre d'avoir une fonction didactique envers eux. De temps en temps il faut savoir se flatter.
Moi : vous êtes un pince sans rire.
Vieil homme : comme ma fille ainée. C'est une étrange hérédité.
Moi : le pince sans rire est très drôle mais il fait de la rétention, il se retient de rire. Ce n'est pas le rire en cascade du clown, comme celui de votre femme et de votre fille cadette. Et le caca dont vous parlez souvent, c'est certainement tous ces rires accumulés qui ont besoin de s'évacuer.
Vieil homme : c'est à voir et à revoir. Vous faites des ponts audacieux. Mais revenons au langage, c'est tellement important, mais comment l'expliquer à des gens simples ? Je ne suis pas très doué pour le lien.
Moi : avec un peu d'effort vous y arrivez très bien.
Vieil homme : ce que je remarque c'est qu'à l'exception des plaisanteries habituelles, ici c'est calme.
Moi : vous avez la braguette ouverte, vous permettez que je vous la ferme ?
Vieil homme : j'avoue que je le faisais un peu exprès. J'enrichis vos tâches en vous demandant d'assurer ma sécurité. Je cherche vraiment à tirer de vous le maximum.
Moi : pas de problème.
Vieil homme : je me dévoile à vous comme inventeur de mythes. Votre fille est au bout du rouleau...ou plutôt, au sommet de la gloire, et elle va même au-delà si l'on veut, avec son sens humaniste de la médecine, transmis par son grand-père maternel ici présent. Et votre fils, que je ne laisse pas sur la bande d'arrêt d'urgence, de son côté, révolutionne carrément la musique. Tout cela pour vous confirmer que si j'étais mort, tout ceci n'aurait pas lieu.
Moi : buvez un peu.
Vieil homme : ce chocolat chaud atteint une perfection inégalée en votre présence, mais ce n'est pas parce que votre fils est allé en Angleterre que vous devez faire le Wap.
Moi : ...?
Vieil homme : le vieux con s'en tire bien et ses boules tiennent, c'est rassurant. Prenez note de ma lettre :
Moi : mon stylo vous écoute.
Vieil homme (il se lève) : Messieurs. Apres réflexion et jugement nous avons décidé que le contenu de cette tasse de chocolat chaud résumait à elle seule l'ensemble des qualités de cette réception. Il faut dire qu'elle a une forme unique en elle-même comme tout ce qui nous a été procuré lors de cette soirée. En toute simplicité nous venons avec équanimité vous demander de nous servir une dernière tasse pour la route.
Moi : bravo, belle épitre du pitre !
Vieil homme : l'ancêtre a mis le temps mais il l'a fait, et c'était plutôt bien tourné. Enormité de la tâche. Je propose que votre fille soit chargée de l'animation des fêtes dorénavant puisqu'elle est interne en maladies infectieuses. Quant à la jeunesse et à la musique de votre fils, elles me poussent gentiment vers la sortie sans avoir l'air de rien. D'ailleurs, sa capacité à sortir de la banalité nous poussent tous gentiment vers la sortie.
Moi : voici du thé au jasmin
Vieil homme : du thé au sapin ? C'est bien trouvé pour le vieux subclaquant...
Moi : du thé au jasmin !
Vieil homme : le vieux qui mérite qu'on ne le laisse pas crever seul, ho ho. Je suis un prince sans rire. C'est à dire que je ris sans rire de ma future défaite définitive. Voici une analogie qui vous expliquera ma situation : en 1812 Napoléon Bonaparte lève une armée de 600000 hommes dont seulement 150000 français. Alors il leur dit de regarder vers la Russie, et avec 30 kilos sur le paletot et à raison de 40 kilomètres pas jour, il fait marcher cette grande armée sur 2400 kilomètres jusqu'à Moscou. 300000 hommes y sont restés. Hé bien cette nuit, j'ai failli me noyer dans la Bérézina, mais l'hiver n'y est pour rien !
Moi : dans la Seine !
Vieil homme : c'est pareil !

Tag(s) : #Dialogues, #dessin, #philosophie

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