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Chronique d’un petit pays

« C’est jeudi le feu. Le pestacle de mes dents. Le déjeuner, le goûter et le feu. Tiens le mouchoir ça coule. On va chez Jojo et toi ? Tu vas pas dire c’est moi ! »

La petite gamine assise derrière moi explore une comptine très personnelle, à moins que... À moins qu’il ne faille prendre pour comptant ce qu’elle dit et je suis soudain trempé d’une sueur glacée. Le passage des mots dans sa bouche sont ils un plaisir ou un appel au secours ? Elle n’est pas la seule à parler à haute voix. Une demi douzaine de langues s’expriment dans des mobiles. Le reste de la rame du Tramway T3 pianote sur son smartphone, le cou à angle droit. La gamine s’est tu. On nous inflige dix secondes de musique avant l’annonce de chaque arrêt, sans aucun rapport avec le nom annoncé. Là, par exemple, c’est la sprinteuse Colette Besson, médaille d’or du 400m à Mexico...

Je me replonge dans « American rigolos, chroniques d’un grand pays » par Bill Bryson. Ce gars a le mérite de me donner envie d’écrire, c’est rare. L’homme devant moi semble parler en wolof. Le cable noir de son main libre est si discret que j’ai l’impression qu’il s'adresse à moi pour me conter une histoire. Je m’assoupis.

Je me retrouve sous la Géode de la Cité de La Villette pour écouter le Critique d’art Hector Obalk (HO) faire son show sur la Sixtine. Voyons voir.

Sans explications nous poireautons une demie heure dans un brouhaha de potins météorologiques sur l’été qui n’en est plus un et ce froid ! Je repense au mail d'HO reçu juste avant de venir ici "Suite à mon show, venez manger à vos frais un poulet bicyclette à 25€ dans le restaurant africain en face de la Géode et parlez moi de votre travail non pendant le repas mais à partir de minuit" Le mail était envoyé aux 400 spectateurs. Tu parles que je vais aller manger du poulet à 25€ alors que je suis végétarien ! Le mail précédent, en réponse à ma proposition de boire un café, était encore plus sympathique : " Évitez le tutoiement car je ne vous connais pas et suis beaucoup plus âgé que vous (nous sommes tous les deux de 1960!). Si vous avez besoin d'une monographie d'artiste, j'écris des textes moyennant paiement" ...?

HO, homme mal rasé à lunettes épaisses, s'essuie beaucoup avec un grand doudou blanc, parle par le nez et respire fort dans sons micro HF mal réglé. Le jeune et remarquable violoncelliste Raphael Perraud ponctue en direct chacune des tirades du critique. Dès la première image, on comprend que le film n'est pas tourné en Imax, qu'il ne nous enveloppera pas, qu'il gardera cette forme de grand rectangle déformé, au bords concaves et aux coins étirés. Pire pour une expérience sur le voir, il restera flou.

"Ce Baccus est un très beau Michel Ange, dit-il. Michel Ange a même su imprimer à la pierre la démarche titubante de son modèle." Ah bon !? "Regardez les enfants on voit ses dents ! Je n'avais pas les moyens d'un travelling alors je l'ai fait en plusieurs fois. Tout est fait en famille". HO finit par faire son travelling en courant, caméra à la main. La nausée provoquée par les mouvements de caméra erratiques est amplifiée par l'écran sphérique déformant. Spectacle volontairement bordélique ? Un spectateur : pouvez-vous régler la mise au point ? Un assistant en short jaillit soudain de la fosse et en direct change la batterie du micro HF : Explosion dans les baffles !

HO décrit ce que joue le violoncelliste "C'est la musique la plus euphorique que je connaisse". Maintenant, voici la 5eme suite de Bach. "Dans la pieta de Michel Ange tout est beau". Quand HO lit ses prompteurs posés au sol, sa diction devient celle d'un guide touristique aux accents outranciers. Entre deux regards sur les oeuvres de Michel Ange, HO tente de faire de l'analyse musicale à la Jean-François Zygiel, mais hélas çela donne cela : "Bravo, il a super bien joué ! Cette musique, on dirait un petit chien qui descend d'un talus. Tu peux recommencer ? Vous voyez ? Je sais, c'est un peu stupide et improvisé."

"Ha! Le David ! Il fait cinq mètres de haut. Il y en a trois. Disproportion de la tête et des mains. morphologie d'adulte rapiécée avec une morphologie adolescente." Quand HO lit la fable du serpent d'airain sur son prompteur, il parle soudain comme un commentateur du tour dont le débit s'accélère en fonction de l'échappée.

"La chapelle Sixtine, 1508-1512, là j'adore !"

Les spectateurs sont venus pour ça, car obtenir l'autorisation d'entrer au Vatican pour installer un immense échaffaudage et filmer les détails de la fresque à 18 mètres de haut "presque comme le maitre peignait", on va certainement découvrir des tas de chose. Tu parles, tout est flou et déformé !!!

"Ah la génèse ! Tiens on voit le cul nu de dieu !" Il a un Sacré culot le Michel Ange ! Eve à la tête juste au niveau du sexe d'Adam, va-t-elle croquer dans le fruit des fendues ? Le son est pourri, le micro HF est soit crachotant, soit tonitruant. HO lit son prompteur sans jamais regarder l'écran, c'est à dire sans jamais nous montrer qu'il voit ce qu'il décrit ni ce que nous voyons, nous spectateurs.

"A-t-on le droit de filmer tout ça me demandent certains ? Je leur réponds que Michel Ange a peint a 18 mètres de haut pour que je fasse mon show à la Géode. La peinture est faite pour être vue. On ne voit rien depuis le sol de la chapelle. Donc je ne me gène pas pour monter là-haut et éclairer. Là-haut j'étais à genoux, j'avais un sacré vertige ! Dire qu'il a peint durant quatre ans là-haut et qu'il a fini par renvoyer tous ses assistants pour terminer seul ! "

Respirations haletantes et angoissées de HO sur l'échaffaudage. Mouvements de caméra nauséeux. "Tout ça n'est pas très bien filmé, ce n'est pas grave". Non, ce n'est pas grave Hector, c'est juste inutile parce que ça ne nous permet pas de mieux voir.

"On ne comprend rien au décor ! Ah les ignoudi (nus) survoltés ! Il y a du y avoir des tractations avec le pape Jules II Du Chêne car on voit son emblème, des glands et des feuilles de chêne, partout : Laisse-moi mettre 20 nus masculins dans ta chapelle et je te mets des glands et des feuilles partout. regardez comme ces glands sont sexuels ! le petit sexe d'Adam vous allez me dire ? C'est un élément de virilité chez les grecs car un gros sexe empêche la maitrise de soi. Vous avez vu l'illusion d'optique, Adam est sur la terre et dieu est très loin au dessus du ciel, mais on croit qu'ils sont sur le même plan, leurs doigts ne se toucheront donc jamais. Dieu et sa conque me font penser à la coupe d'un cerveau. Oh, il y a une femme dans le mollet d'Adam, non je n'en crois rien ! Regardez ces douze devins mâles et femelles, ils sont magnifiques. Je ne les connais pas, d'ailleurs j'ai horreur de l'érudition. Cette Sibylle au bustier délacé qui se tient en équilibre sur un orteil, deviendra le canon de la mode du XVIe siècle. le livre qu'elle tient ouvert lui donne des ailes. Ecoutez : "L'allemande" de Bach c'est pour les prophètes, "La courante" c'est pour les deux génies que l'on retrouve partout. Vous avez remarqué : le Christ n'apparait nulle part ! C'est une relecture de l'ancien testament. Ce qui est important ici c'est la parole des prophètes. L'unique crucifix que l'on voit est totalement maniériste. Le Christ lui sera commandé 40 ans plus tard pour la grande fresque du mur du fond. C'est mauvais, musculeux, caricatural. Il fait des progrès fabuleux entre 1509 et 1511, je vous l'ai montré, après c'est la décadence de Michel Ange. En art on ne démontre pas, on montre. C'est une oeuvre d'art totale et non un patchwork de 90 oeuvres. C'est un arc de triomphe, une immense galerie à claire-voie. Bon, faut-il regarder des reproductions où aller voir la peinture ? Je réponds qu'Il faut aller voir la peinture en vrai et faire des allers-retours entre la reproduction et l'original."

Hector Hobalk, s'éponge, rentre son T-shirt, bat la mesure pour accompagner son violoncelliste, fait quelques pas incongrus de break dance, replace ses bretelles, sert des mains flatteuses et dit "Maintenant on va prendre un verre à vos frais dans le machin africain en face".

Non merci. Il est tard, je rentre.

Retour nocturne en Tramway T3, avec les mêmes jingle jazzy à chaque arrêt. Je finis ma charlotte aux fraises qui s'affaisse au frigo et, avant de me coucher j'envoie un texto à mon ami peintre :

Mauvais spectacle. Son pourri. Problèmes techniques en continu. Image floue car non tournée en IMAX. image non enveloppante limitée à un grand rectangle déformé. Géode inutile. Quelques bonnes explications car HO sait vraiment voir, hélas enveloppées de suffisances, de platitudes et de mauvaises blagues. Nausées dues à l'amateurisme du tournage. Lecture outrancière sur prompteur. Belles observations sur les progrès du peintre au cours des quatre années de réalisation de la fresque de la Sixtine. Critique d'art posant en grand mélomane pour digressions et platitudes sur la musique de son violoncelliste qu'il interrompt à tous propos. Même amour du détail et du symbole sexuel que mon prof Daniel Arasse, chose assez rare pour la noter : la quasi totalité des critiques et historien de l'art se débarrassent du désir du peintre, pas Obalk, bravo !

Hector Obalk se fait la Géode et Michel Ange

Dieu double face : montrant sa lune, et montrant La lune,

incroyable gène-aise de Michel Ange !

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