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L'énergie positive de ces trois hommes m' enveloppe dès que je franchis le seuil. Trois jeunes gars aux cheveux gras, aux yeux bleus, aux avant-bras tatoués et aux accents gras incompréhensibles.
Trois frères sans doute ? Ma première réaction.
Mais non, juste trois potes souriants aux tignasses grasses et aux yeux bleus, dégoulinants de sueur. Souriants parce que leur business marche furieusement bien.
Au dessus de leur petite boutique bleue et blanche, peint en grandes capitales dorées on lit "The best fish and chips in town".
Les cinq autres fish and chips alignés en rang d'oignon sur le quai, affichent à peu près les mêmes slogans, "The only one...", "The world's best...", pourtant ils ne génèrent aucune queue. Chez les trois potes par contre, ça turbine, les friteuses bouillonnent à fond, la chaleur est intenable, ça ne désemplit pas, les clients se bousculent sur le trottoir, entrent, commandent et sortent aussitôt, chargés de gros paquets blancs couverts d'yeux gras s'écarquillant à vue d'oeil.
Le sourire des trois compères y est pour beaucoup, les qualités du poisson et des huiles pour peu. Sans doutes les mêmes partout sur le quai.


Me voilà à mon tour avec dans les mains, un bout de cod frit, cerné d'énormes frites salées/vinaigrées, le tout emballé dans deux grandes feuilles de mauvais papier blanc déjà translucides par endroits.
En sortant de la boutique, je dégouline, je salive, mes vêtements sont imprégnés de graillon, j'ai l'eau à la bouche et le sourire en banane.
Bizarrement, je suis le seul à aller m'assoir sur la plage pour déguster mon take away. Tous ces habitués qui mangent assis sur le muret en surplomb de la plage doivent craindre le coup de vent qui d'un coup vous ensable les frites ? Pourtant, pas un pet de vent ce soir et la mer est d'huile comme mon poisson, alors ? J'en vois même qui sourient en coin quand je déplie mon paquet méthodiquement, sur le sable devant moi...?
Rira bien qui rira le dernier et je croque dans le gros morceau de poisson brûlant, couvert de sa peau de friture fripée. Aaah, le greasy bonheur ! L'huile me dégouline des commissures. Je trempe trois frites d'un coup dans le pot de sauce tartare et me les englue sur les molaires au milieu de la chair de poisson. À cet instant, un grand rire éclate ! Je me retourne mais il ne provient pas des mangeurs de poisson qui mastiquent sans lever le nez... Le rire fuse à nouveau au dessus de ma tête ! Bon dieu ! C'est un immense goéland argenté qui spirale sa voracité à quelques mètres de moi. Dans une attitude agressive, le bec écartelé, il est prêt à plonger pour chopper mon poisson. Alors, dans un geste irréfléchi je lance une frite pour l'éloigner. Erreur d'ornithologue débutant, car ce sont aussitôt une trentaine de ses congénères qui tombent du ciel en meute affamée sur la malheureuse langue de pomme de terre. La curée finie, ils se retournent instantanément vers moi et me cernent en hurlant des insultes en argot palmé.
J'ai juste le temps d'écarter les jambes et de faire une roulade arrière ! Dans une tornade de plumes, mon fish and chips est couvert de sable et les volatiles attaquent violemment à la fois mon poisson, mes frites, ma sauce tartare et même le papier gras. Je me relève d'un bond et sans un regard, je traverse en courant la brochette hilare.

Non, non, je n'y suis pas retourné : j'ai opté pour une soupe de légume chaude, au fond d'un pub sans fenêtres.

La plage était à nouveau vide, nettoyée. Les mateurs du muret se gondolaient en observant une famille s'installer sur le sable avec ses paquets gras. À partir de 17h le spectacle avait lieu environ toutes les cinq minutes jusqu'à la nuit tombée.

Chronique anglaise : the fish and chips

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