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Le vieux marocain est assis à l’ombre, sur le trottoir, dos contre le mur du restaurant japonais tenu par un gentil couple de chinois de Hong Kong. Ma première pensée « il a raison de se mettre au frais, il fait chaud, c’est une façon méditeranéenne de vivre avec la rue ». Je passe mon chemin. Arrivé à la maison, surgit une autre pensée « Il est trop vieux pour être là et il a l’air fatigué ». Je reviens sur mes pas et lui demande s’il souhaiterait un verre d’eau. Son faible sourire s’ouvre sur deux crocs jaunes qui acquiécent. Je reviens bientôt avec une bouteille d’eau et des morceaux de sucre.
— Merci pour l’eau, mais pas de sucre je suis diabétique. Tu es de quelle origine fils ?
— Je suis français né à Casablanca.
— Ah, c’est donc ça. Je n’oublierai jamais. Tu sais j’ai fait dix ans de guerre pour les français, cinq contre les allemands et cinq au vietnam à Saïgon. Tiens donne ton doigt ! et il m’enfonce la moitié de l’index dans son crâne. C’est une balle, fils !
— Bon dieu ! Heu, vous avez quel âge ?
— Quatre vingt sept, fils !
— Vous avez des enfants ?
— Oui, cinq ici et trois là-bas. Ca fait quatre garçon et quatre filles. Ma femme elle est comme ça, très vieille (il mime un porte-manteau). L’argent n’est pas un problème. Je touche la pension d’ancien combattant. J’ai une maison de six étages à Birkan. Je suis quelqu’un là-bas. Je vais te donner l’adresse et tu vas venir. Maintenant je suis comme ton père, je vais te loger.
— Et pourquoi ne vivez-vous pas là-bas ?
— Pour me faire soigner à l’hôpital Lariboisière. J’attends que le docteur me donne le feu vert pour repartir. Je ne sais pas ce que j’ai comme maladie, j’oublie un peu tout.
— Je connais cet hôpital, c’est là où ma fille va faire médecine « là aussi où on m’a recousu le poignet et reconstruit mon pote Patrice qui avait sauté par la fenêtre » me dis-je.
— Prends un papier tu vas écrire l’adresse et le téléphone. Je m’appelle Mohamed.
— Moi c'est Ivan Sigg, Sig comme la rivière en Algérie. Au fait, Birkan, ça s’écrit comme ça ?
— Je ne sais pas, je ne sais ni lire ni écrire. Mais c'est simple tu prends l’avion jusqu’à Birkan, c’est directe, et puis tu montres l’adresse au taxi rouge, et tu viens chez moi, dit-il en me serrant fort le bras. Aide-moi à m’asseoir sur ce banc, tu veux. J’ai dû avoir trop chaud tout à l’heure. J’oublierai jamais, fils. Les hommes sont tous frères.
— Au revoir Mohamed.
— Au revoir, fils.

Tag(s) : #Dialogues

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