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Le vieil homme me révèle l'existence de Galoufa (chapitre 58)

(Chaque semaine je vais dialoguer avec un vieil homme inouï)

Moi : vous faites une drôle de tête...?

Vieil homme : je somnolais sur le processus de fabrication mental d'une chanson comme "Gare au gorille" de Brassens..."C'est à travers de larges grilles que les femelles du canton"... Avec l'âge, les grilles prennent de plus en plus d'importance.

Moi : pétard, vous attaquez fort !

Vieil homme : est-ce que j'ai l'air de quelqu'un qui va casser sa pipe ? Il faut préserver l'amour par sa présence constante. Cet homme que vous voyez là-bas par exemple, il ignore les grilles ! Il a créé une ambiance très particulière et préservé notre festival de cinéma érotique, malgré le chantier de rénovation de la maison de retraite. La direction a supprimé notre grand écran ! Hé bien cet homme au physique d'athlète, a collé une nappe blanche au mur pour nous montrer ses films ! Admirable, non ?

Moi : je vous écoute, à la fois médusé et dubitatif...

Vieil homme : il faut être un peu prédictif. Où se trouve le petit aveugle qui aura pris une grosse écharde dans l'oeil à cause des travaux ? Qui peut se permettre d'affirmer qu'il n'y aura pas de blessé, hein ? L'oeil c'est important. Je dis à tous ces gens qui nous écoutent (il montre la salle), méfiez-vous des échardes, qu'elles soient en bois, sexuelles ou politiques.

Moi : ils somnolent tous, ils ne vous entendent pas.

Vieil homme : j'ai pensé à une chose cette nuit...Je vous ferais bien un cadeau. Une voiture avec un auto-radio ou un chat avec un collier. Un coup je voyais une voiture noire, un coup je voyais un chat noir. Je continue à hésiter. Un chat... pas une charade ni une écharde

Moi : continuez, je vous suis comme je peux. Je vous remercie, mais je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre.

Vieil homme : dommage... Savez-vous qu'un groupe d'experts spécialisés dans les champignons se réunit ici tous les soirs à l'heure du dîner ? L'un d'eux s'est fait houspiller : "On ne jette pas un champignon ! On le pose sur la commode durant une semaine pour voir s'il ne change pas de forme ou de couleur ! C'est une passion le champignon, monsieur !" C'est gênant ces altercations publiques. Quand j'étais enfant, j'avais un petit jeu qui consistait à faire une entrée en scène avec une poignée de champignons vénéneux dans la main et de la mousse de dentifrice aux lèvres en criant "voilà ma récolte !" Et ma belle-mère hurlait...ha ha ha. Parfois j'allais au marché acheter des champignons casaniers, des trucs quelconques, et je les brandissais en criant qu'ils venaient de la forêt. Tout le monde s'extasiait, les trouvant délicieux "ah! Les champignons de forêt, c'est autre chose, hein ?"

Moi : il y a toujours eu un vrai comique chez vous derrière le travailleur intellectuel.

Vieil homme : le père de ma femme était très heureux de sa vie dans les avions, puis dans les motos. J'avais de très bons rapports avec lui. J'adorais quand il disait "je suis un ouvrier qui a réussi, pas d'avantage". C'était un grand travailleur. Il ouvrait son magasin de cycles même le dimanche. Il a gagné assez pour s'acheter deux immeubles !

Moi : et votre père ?

Vieil homme : ah ! Mon père... C'était un chasseur. Le soir on fabriquait les cartouches, moments pleins d'émotion. Sur la petite balance on pesait la poudre et on comptait les plombs en fonction de chaque variété de gibier. La chasse se préparait à la maison. Et au retour, fallait voir le défilé en ville avec le gibier qui dépassait de le gibecière ! Cette monstration pleine de fierté, c'était l'enjeu final. Le lièvre faisait le maximum d'effet. Le gros gibier ne lui disait pas grand chose. Il aimait l'affût. Il y avait aussi des grives, mais pas de faisans.

Moi : et le canard ?

Vieil homme : le canard est très difficile à attraper, à tous points de vue. Le problème c'est que ça vole ! N'oubliez jamais cela. Et puis on ne sait jamais où ça va se poser. Armande, ma mère, que vous n'avez pas connue, préparait les civets et les marinades, mais c'était une inquiète de nature... C'est la peur qui la faisait rouspéter, aussi bien à la maison qu'à son guichet de la Poste.

Moi : quels étaient ses loisirs ?

Vieil homme : elle serait bien aller à l'église ou au cinéma à El Bihar, hélas pour elle, c'est la chasse, pas la messe, qui remplissait le weekend.

Moi : votre père avait un chien ?

Vieil homme : Ah! Le chien ! Il a toujours eu un chien de chasse hyper véloce avec un bon arrêt de museau, mais...il avait l'air suspect ce clebs car il était libre et trainait partout. Un jour - quel émoi - Galoufa l'a ramassé car il était considéré comme une nuisance pour les voisins.

Moi : qui est ce Galoufa ?

Vieil homme : Galoufa ? Mais c'est le croquemitaine à grande moustache et chapeau de feutre ! La terreur des enfants d'Aumale et d'Alger ! Le monstre qui capte les chiens au lasso pour éradiquer la rage et qui part les entasser au Ravin de la femme sauvage. C'est lui qui a donné son nom à cette camionnette grillagée qui ramasse les chiens errants. Je dis que le type qui reste interdit devant le mot Galoufa n'a jamais eu de chien et ne peut être ni d'Aumale, ni d'Alger!

Moi : bien vu, je suis de Casablanca et je n'ai jamais eu qu'une tortue.

Vieil homme : ah, c'est donc ça... Ce qui explique notre grande proximité et notre grande différence.

Moi : et le chien, qu'est il devenu ?

Vieil homme : mon père a payé l'impôt et on a récupéré le cabot. Je n'aime pas trop les chiens, ça mord et c'est plein de microbes. Je préfère les humains. Dites, pourquoi ce jeune garçon nous regarde ? Et pourquoi son grand-père me fait des clins d'oeils ?

Moi : je pense que c'est un problème moteur et non un clin d'oeil.

Vieil homme : pouvez-vous lui demander son âge et son métier ?

Moi : bien sûr... Voilà, il a 65 ans. Il a eu un AVC à 55 ans. Il était chercheur au CNRS en biologie. Le jeune homme c'est l'un de ses deux fils.

Vieil homme : moi qui ai 94 ans je pourrais être son père. C'est terrible. Dites-lui que ma surdité est un vrai problème, que je ne peux pas vraiment discuter avec lui, que j'étais pneumologue, et demandez-lui dans quel domaine de la biologie il travaillait.

Moi : alors, il dit qu'il est content de faire votre connaissance. Il travaillait entre autre, sur l'orientation des cellules des poils de mouches, poils qui pourraient nous faire faire des avancées majeurs dans le domaine de la surdité. Incroyable, non ?

Vieil homme : dites-lui que mes oreilles sont pleines de poils et que je peux les donner à la science si ça peut l'aider ha ha ha.

Moi : ha...

Mon rire s'étrangle instantanément car je découvre le doux regard du jeune homme sur son père. Une énorme émotion m'écrase les poumons. J'avale de l'air comme si je me noyais...et je me mets à pleurer sans pouvoir m'arrêter. La situation de ce père et de son fils est tellement douloureuse... Et de réaliser que j'ai exactement l'âge qu'avait cet homme quand il a été foudroyé.

Tag(s) : #instants de vie, #Dialogues, #philosophie

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