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Le vieil homme possède un centre de gravité : l'angoisse (article 21)

Moi : vous êtes bien silencieux et soucieux aujourd'hui ! Votre front est tout plissé...
Vieil homme : voulez-vous connaitre précisément ce qu'il y a dans ma tête à cet instant ?
Moi : ah oui vraiment.
Vieil homme : hé bien il se trouve que vous avez perdu, il y a peu, une belle-mère de qualité, et que vous allez perdre un beau-père du même acabit dans environ dix jours.
Moi : c'est un appel aux secours ? Un coup de pression ? Il y a deux semaines vous m'avez dit que vous n'en aviez plus que pour deux jours... Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous n'êtes pas malade, vos enfants, petits enfants et arrière-petite fille, viennent vous voir ; votre maison de retraite n'est pas si mal...
Vieil homme : vous avez raison et vous faites bien de me le rappeler, mais je me sens de plus en plus inutile.
Moi : vous êtes le pilier de la famille depuis la disparition de votre femme et vous êtes utiles à tous ceux qui viennent vous voir...
Vieil homme : c'est bon de l'entendre, mais je me dis que j'aurais mieux fait de réussir ma tentative de suicide. Rétrospectivement je pense que l'angoisse a été le centre de ma vie. C'est triste de penser ça. Les choses infimes du quotidien, comme une porte qui ne se ferme pas, ou un mauvais repas, suffisent à déclencher des bouffées d'angoisse.
Moi : je me trompe ou vous avez presque du plaisir à vous référer à votre angoisse, comme si c'était une fidèle compagne de vie qui ne vous fera jamais défaut.
Vieil homme : je suis content qu'une consoeur gériatre ait enfin mis l'étiquette "angoisse" sur mon arythmie après m'avoir longuement ausculté le coeur. Personne ne l'avait fait. Cela m'a profondément marqué et presque rassuré.
Moi : oui, vous semblez très en contact avec votre angoisse, c'est à dire avec des peurs profondes... Savez-vous que l'on peut se mettre en contact avec la joie et le bonheur ? J'ai une technique très simple pour effectuer cela. J'insiste : pensez-vous que l'on puisse se mettre en contact avec la joie ici et maintenant ?
Vieil homme : non, ce n'est pas possible.
Moi : hé bien ouvrez les yeux et regardez ce lilas taillé en arbre. La brise agite ses feuilles. Dessous des enfants jouent au foot. Plus loin deux mamies se promènent en s'entraidant. Là-bas des enfants jouent avec l'eau de la fontaine. Tout ça, si vous ne le jugez pas, c'est la joie. Mais c'est beaucoup plus risqué car c'est impermanent, éphémère, toujours en renouvellement. Dans la joie il faut accepter de se transformer en permanence, c'est à dire de mourir à chaque instant. La souffrance ou l'angoisse semblent beaucoup plus sûres et durables...
Vieil homme : l'angoisse c'est tout ce qui me sépare de vous. Quand on vous écoute, on va déjà mieux, c'est impressionnant. On vous l'a déjà dit ?
Moi : non, je fais plutôt peur aux gens avec une telle attitude. Surtout aux artistes... Au fait, pensez-vous que l'on naisse angoissé ?
Vieil homme : bien sûr ! c'est mon cas.
Moi : mais enfin, c'est impensable ! On nait dans l'empathie, on va vers les premiers regards que l'on va croiser. C'est notre conditionnement qui va créer l'angoisse. S'il y a eu catastrophe intra-utérine ou absence de regard bienveillant à l'atterrissage alors c'est là que commence l'angoisse.
Vieil homme : je pense que c'est de cet ordre là. Je suis né angoissé et cela m'a beaucoup desservi.
Moi : n'avez-vous pas eu la carrière que vous souhaitiez ? regrettez-vous quelque chose ? Même le départ d'Algérie a finalement été quelque chose de positif ? Une opportunité pour votre curiosité intellectuelle et pour votre carrière, non ? Pouvez-vous enfin le dire aujourd'hui ?
Vieil homme :... Le départ d'Algérie a été accompagné de tant de bouleversements que je ne crois pas arriver un jour à dire que ce fut positif.
Je ne suis pas un décideur...ou un entrepreneur.
Moi : pourtant, en arrivant en France, vous avez fait jouer vos connaissances et vous avez pu travailler comme médecin des prisons puis médecin du travail des taxis parisiens. Vous avez bien rebondi.
Vieil homme : ce que j'ai fait à Paris a été remarquable. J'aurais de toute façon envoyé mes filles faire leurs études à Paris. Je n'avais hélas pas le gêne carriériste comme mon ami A. Curieusement j'étais un inventeur. Il me manquait beaucoup de choses pour faire face aux concours. J'étais un gros bosseur mais je n'avais pas cette ardeur frénétique des grands fauves.
Moi : Imaginons que vous soyez restés à Alger ...?
Vieil homme : si j'étais resté à Alger je n'aurais pas pu faire la thèse et la carrière que j'ai faites. Tout m'a plu en France alors que j'avais pas mal de handicaps, comme ma frêle constitution.
Moi : vous aviez le cerveau qui compensait.
Vieil homme : c'est tout à fait juste.
Moi : je ne vois pas très bien en quoi vos "handicaps" vous ont freiné ?
Vieil homme : je n'aimais pas le pouvoir, c'était un gros handicap.
Moi : c'est pour ça que vous l'avez laissé à votre femme...
Vieil homme : que voulez-vous dire ?
Moi : que c'est votre femme qui dirigeait la maison et vos faits et gestes, d'où vos escapades dans les musées chaque après midi...
Vieil homme : ha ha ha


Moi : c'est l'heure du repas, je vous laisse.
Vieil homme : au début, notre relation était compliquée et puis je vous ai gobé !
Moi : gobé vraiment ? C'est le bon mot ? (Son voisin se marre et moi avec)
Vieil homme : oui, gobé. C'est les yeux le plus difficile, mais finalement je vous ai parfaitement digéré.
Moi : ha ha ha
Vieil homme (il trouve des artifices pour me retenir) : Dites, le robinet du lavabo est-il bien rigide ? Avez-vous le tube qui permet de le relier verticalement à mon bazar ? Il faut dire qu'ils ont tout changé de place et condamné tous les trous. Ça devient impossible d'utiliser cette salle de bain. Au fait jeune homme, nous n'avons pas été présentés, vous travaillez ici depuis longtemps dans cet établissement ?

Moi : ...?

Tag(s) : #Dialogues, #philosophie, #Peinture numérique, #Digital Painting, #iPad, #Brushes3

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