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Une collègue du vieil homme

Une collègue du vieil homme

Vieil homme : c'est une sorte de téléphone que vous avez là ?
Moi : non c'est un simple carnet de notes.
Vieil homme : qu'est-ce que vous écrivez ?
Moi : une langue originale. "Une littérature nouvelle dont vous n'avez pas conscience d'être le vecteur" dit mon ami Daniel.
Vieil homme : et si c'était vous qui parliez, cette fois ? D'ailleurs, comment allez-vous ?
Moi : quand je vous écoute ainsi, et que j'écris nos dialogues, je ne pense à rien, je suis bien, totalement dans l'instant présent, totalement dans l'acte d'écoute et d'écriture. Le grand vide qui est en moi accueille vos mots sans les juger, laissant surgir la création et parfois le rire. Si par contre, je laisse ma pensée prendre le pas sur mes sens, alors elle analyse ce vide, le juge en terme de devenir, elle entre en comparaison, et l'angoisse nait. La peur parfois. Si alors, je ne me remets pas aussitôt en mouvement, mon quotidien commence à se pétrifier, je fuis ou je me désintégre. Cet état se prolongera en fonction de ma rapidité à refaire fonctionner mes cinq sens, c'est à dire à redevenir attentif au présent, et selon le niveau d'angoisse déjà atteint.
Vieil homme : si je comprends bien, vous me révélez que vous êtes créatifs quand vous écoutez radoter un vieux médecin de 93 ans ?
Moi : précisément ! Quand je prends ces notes, je laisse la nouveauté de l'instant traverser tous mes sens,... je deviens cette nouveauté... et l'écriture devient l'écho de ce surgissement, qui est un émerveillement.
Vieil homme : c'est extraordinaire ce que vous me dites là ! Je suis donc en train de participer à une expérience littéraire innovante. Vous me fascinez par votre allant.
Moi : vous aussi. Merci.
Vieil homme : à propos d'expérience, il faut quand même que je vous révèle que ce matin ILS avaient supprimé le numéro de ma chambre et puis Hop ! vers quatre heures du matin, ILS l'ont remis ainsi que le buste de femme à poil
Moi : tout est bien qui finit bien, donc.
Vieil homme : détrompez-vous ! Je peux vous le révéler : je ne pense pas sortir vivant de cet endroit.
Moi : nous allons faire une promenade jusqu'à la médiathèque tout à l'heure et je vous promets que vous serez bien vivant en sortant et en revenant. En rentrant je veux dire, pas le fantôme, pas le revenant, vous m'avez compris.
Vieil homme : ce que je veux vous dire, c'est que la nouvelle infirmière est une vache !
Moi : une vache Meuh ?
Vieil homme : elle me dit des vacheries tous les jours. J'ai même été l'objet d'un interrogatoire purement psychologique par une femme qui se faisait passer pour psychologue, ce qu'elle était. Et puis j'ai été trainé par le poignet, sur deux cent mètres de couloir, par la pseudo assistante allemande d'une kinésithérapeute. Elle tenait absolument à me donner un soin dans une baignade privée, contre mon gré. C'est tout de même un monde, moi qui n'aime pas l'eau ! J'ai bien fait de résister car après cinquante mètres de couloir, elle m'a lâché la Frida !
Moi : il faut collaborer ! Vous devez coopérer à tout ce qu'on vous propose ici : soins, revues de presse, sorties, goûters, concerts... Ces femmes ne font que leur travail.
Vieil homme : vous pensez ? Comment en êtes vous sûr ? Je vais me renseigner si je trouves un bottin... En tous cas, cette psychologue est charmante et nous avons convenu de nous revoir dans un mois. Elle m'a dit "vous avez une personnalité remarquable". C'est un compliment appréciable, non ?
Moi : certes.
Vieil homme : avec cette femme intelligente, j'ai développé mes deux thèmes récurrents . Le premier, c'est le départ de l'Ariège pour l'Algérie. Mon père n'a jamais voulu que je devienne fonctionnaire comme lui, je devais m'élever au dessus de sa condition. C'est ainsi que j'ai fait médecine. Mon père était facteur et a toujours refusé d'être receveur car il voulait pouvoir chasser trois fois par semaine avec ses amis. Et ainsi, trois fois par semaine, il se faisait ses trente kilomètres à pieds pour tâter la grive et le perdreau, avant d'aller travailler.
Moi : voyez-vous ça ! et le deuxième thème ?
Vieil homme : c'est mon fameux thème personnel d'anxiété permanente. Je découvre que j'ai été anxieux toute ma vie. Je prends des médocs pour ça. Sinon vous n'avez pas eu d'ennuis de collisions intenses ou d'emboutissages suspects ? Car pour ce qui me concerne, j'oscille entre chiasse et constipation.
Moi (proche du fou rire) : tout va bien de ce côté là
Vieil homme : j'avais des contacts avec une certaine madame Dunoeud. Hé bien ça pose certains problèmes dans certains lieux et situations, un tel nom.
Moi : hé hé j'imagine
Vieil homme : l'astrophysicien qui passe sa vie dans l'entrée de l'immeuble m'a demandé "comment faites-vous pour avoir tout le temps des visiteurs aussi chics ?" Ma réponse a fusé, lunaire ha ha ha, Et mon cul c'est du poulet !? Ha ha ha, il y a des tournures comme ça qui se perde. Et le mot "affutiaux" par exemple, vous connaissez ?
Moi : oui, des vêtements ou des outils médiocres, je crois.
Vieil homme : exactement ! Vous m'impressionnez ! Monsieur Robert, le Robert du dictionnaire - je buvais le thé avec sa femme - n'a pas été élu à l'Académie Française car il avait des moeurs personnelles dépravées, parait-il... Il sortait beaucoup en boite de nuit, il jouait au casino et il promenait ses "affûtiaux" chez les prostitués pour un usage tout à fait personnel. Avez-vous vu comment je l'ai placé ?
Moi : respect, vous devriez jouer au scrabble !
Vieil homme : là où je vis ce n'est pas un lieu d'évasion. Je ne m'y fais pas.
Moi : hélas, vous ne pouvez plus vivre ailleurs. Vous voyez mal, vous entendez mal, vous trébuchez et vous pouvez tomber à la moindre aspérité, vous n'avez plus la mémoire récente, vous êtes confus à chaque réveil du matin ou de la sieste, vous avez besoin d'une surveillance 24h sur 24h, vous avez des bouffées d'anxiété profonde qui vous poussent à des actes dangereux, bref...
Vieil homme : je ne suis pas sûr de comprendre tout ce que vous me dites... Vous ne m'auriez pas un peu remonté les bretelles, non ?
Moi : laissez tomber...
Vieil homme : ah! Avant que je ne vous quitte, je voulais vous raconter mon dernier rêve qui est d'une précision suspecte. Un homme filmait la Place de La Muette juste devant le Restaurant La Gare, où nous allions souvent avec ma femme. De grandes scies circulaires horizontales étaient installées au ras du sol. Hé bien quand elles démarraient, elles se mettaient à tourner bruyamment puis filaient brusquement, à une vitesse effarante pour couper les arbres. D'après-moi c'est totalement illégal ? Qu'en pensez-vous ?
Moi : votre rêve m'a coupé les jambes !
Vieil homme : ha ha ha

Tag(s) : #Dialogues, #instants de vie

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