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Le vieil homme qui se prenait pour un pigeon (9)

Visite 9 à l'Hôpital

Moi : que faisiez-vous avant 1962 ?
Vieil homme : je travaillais d'une part comme généraliste en cabinet, d'autre part comme médecin à la prison d'Alger. J'avais pas mal de malades psychiatriques. J'étais embauché comme pneumologue et je devais dépister les simulateurs. Je donnais même des conférences sur la médecine pénitentiaire. C'était l'association des amis des prisonniers qui organisait ça. Je n'avais peur de rien car j'étais bien entouré. Le patient dont je me souviens le mieux c'est mon grand malade simulateur. Il avait une maladie respiratoire africaine rare. On était obligé de le garder. Tous ces prisonniers n'avaient guère de métier. Leur vie était dure. Certains se suicidaient en se laissant glisser, le cou attachés par une ficelle ou un mouchoir à une poignée de porte...
Moi : au fait..., qu'est-ce qui s'est passé hier soir ?
Vieil homme : oh, hier soir ? Après avoir enjambé la fenêtre, laissée ouverte par le personnel, je suis resté pied nu sur le rebord en me tenant par le bout des ergots, à la limite de l'envol. J'ai frappé de mon bec sur la rambarde et une infirmière est venue. J'étais en passe de devenir un pigeon.
Moi : je suis content que vous ne vous soyez pas envolé.
Vieil homme : voulez-vous que je vous emmène roucouler dans le jardin pour vous montrer où se situe ce rebord, couvert de picots anti-pigeons, soit dit entre nous ?
Moi : non merci...revenons plutôt à la prison.
Vieil homme : comme vous voulez. Alors, par exemple, j'ai eu un type qui me faisait horreur, le plus grand escroc qu'on puisse imaginer. Un collègue me dit un jour "Ah, vous avez ce grand escroc dans votre service !? C'est un ami de ma mère. il organisait de fausses cérémonies avec banquet gastronomique auxquelles assistaient tous les notables ! Il était arrivé à faire croire qu'il était Amiral sur un bateau de guerre ! il avait même fini par se faire passer pour son frère mort en falsifiant son dossier."
Moi : et plus tard, à la prison de Fresnes ?
Vieil homme : à Fresnes je faisais la visite des ateliers. C'était de la ferronnerie légère où on fabriquait des roues de bicyclette. Les prisonniers travaillaient là, mais tout le monde les ignoraient. C'est moi qui ait signalé la nécessité d'une vraie médecine du travail en prison. Aucun médecin n'était encore jamais venu les voir dans leurs ateliers. J'ai beaucoup réfléchi à ma métamorphose...
Moi : de quoi parlez-vous ?!
Vieil homme : de ma transmutation en pigeon. J'avais vraiment honte de devenir cet absurde volatil, surtout vis à vis de mes six petits enfants, et j'ai laissé une lettre où je le leur disais. J'ai perdu beaucoup de plumes au décès de ma femme. Une perruche, avec qui on a vécu aussi longtemps, qui s'en va, c'est un choc. Surtout qu'elle était le chef de notre volière.
L'infirmière qui m'a donné des graines pour me faire rentrer était très émue. Vous savez, j'ai déclenché un vrai élan affectif autour de moi. Et puis je ne me savais pas ces capacités d'acrobate. Ça m'a étonné moi-même. La vieillesse donne des ailes. Je suis tout de même resté 30 minutes au bord du ciel. Devenir un pigeon, tout de même, c'est pas rien ! Le choix est extrêmement difficile dans ces instants.
Moi : du premier étage, vue votre constitution légère, vous auriez décollé sans problème. Mais pourquoi ne pas devenir plutôt une perruche ? Une pie ? Ou un aigle ?
Vieil homme : ça ne se décide pas un truc comme ça ! C'est une impulsion. Encore que je murissais cette évasion aérienne depuis des semaines ! J'ai même rédigé une note à l'ornithologue et à l'empailleur pour leur certifier que c'était une vraie métamorphose et non un costume de pigeon que j'endossais.
Moi : c'est sympa de penser aux collègues.
Vieil homme : j'ai quand même une question... Qu'elle est la capacité du psychiatre à rentrer dans l'angoisse du patient ? Comment un jeune médecin peut-il éprouver le vieillissement sans le vivre ?
Moi : vous vous demandez peut-être, si je comprends votre angoisse ?
Vieil homme : ...Au fait, une jolie mésange noire en costume blanc est venue me triturer la braguette et la ceinture pour me machiner le pantalon. Je l'ai envoyée picorer ailleurs en lui disant que si elle insistait, je crierai pour rameuter le service ! Je la prenais pour un homme, robuste comme elle est !

Tag(s) : #Dialogues, #dessin, #Digital Painting, #iPad, #instants de vie

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