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Le toubib et sa peur devant l'hôpital d'Alger

Le toubib et sa peur devant l'hôpital d'Alger

Visite 4 à l'hôpital


Vieil homme : vous tombez bien. Figurez-vous qu'à la fin d'une randonnée récente avec des femmes noires vêtues de blanc, je suis tombé sur une abbaye énorme. J'habitais là. Je couchais nu dans les ruines. Ils ont démonté pierre par pierre l'édifice. Beaucoup d'archéologues travaillaient dans cet hôpital, qui ressemble fort à celui d'Alger. On me donnait du "Lord" et du "Docteur" dans les couloirs, c'est flatteur, non ? Vous et votre femme étiez bien classés. On savait tout se suite qui vous étiez, et quand vous apparaissiez en chair et en os, alors là, pardon ! Quel évènement pour moi et quel soulagement pour le service !
Moi : mais de quoi parlez vous ?
Vieil homme : vous savez que vous devriez faire de la gériatrie ? Vous vous êtes posé des questions que peu de gériatre abordent. Votre regard sur la mort m'a beaucoup intéressé tout à l'heure. Ah ! Votre théorie que "nous mourons et renaissons à nous même à chaque instant", que nous devons comprendre que la mort n'est pas cette chose angoissante qui marque le terme de la vie, mais qu'elle participe à notre émerveillement au quotidien... C'est proprement passionnant. Cela ouvre des perspectives et atténue cette peur viscérale qui m'habite.
Moi : cela vient du bouddhisme. Borges le dit autrement :"Tout arrive pour la première fois".
Vieil homme : à propos de ce Bougie (il entend mal), connaissez-vous Bougie dans le Constantinois ? ma femme vient de là, alors je me disais que vous veniez peut-être de là ? C'est la ville de Saint Augustin. Elle a un passé romain très célèbre. Au fait, c'est combien un carnet de métro ? Je vais devoir vous laisser et rentrer chez moi. Mais, au fait, est-ce qu'on se connait ?
Moi : oui.
Vieil homme : depuis combien de temps ?
Moi : cela fait trente ans.
Vieil homme : Incroyable ! Et vous vous appelez ?
Moi : Ivan
Vieil homme : non !? Une personne qui vient me voir à l'hôpital porte le même nom et, étonnament, vous lui ressemblez. Avez-vous un plan de métro et des tickets Ivan ? Je n'ai plus d'argent. Je ne sais plus où il est. Je ne vais pas pouvoir prendre le métro ni pouvoir manger ce soir. Je pense toujours à l'argent, j'ai toujours été obsédé par ça, et par mes difficultés actuelles. Vous savez, j'étais très malheureux dans le précédent établissement de soin.
Moi : pourtant, quand je venais vous voir, vous n'aviez pas l'air abattu.
Vieil homme : je suis triste que vous ne vouliez pas me croire. J'affirme quelque chose que je crois juste, mais c'est mis en doute. C'est triste. Toute une organisation médicale trouvée dans les journaux par un vieil ami, qui ne me proposait que des croisières gratuites en fait, fut à l'origine de nombre de mes ennuis : d'abord au urgences de l'hôpital Ambroise Paré pour une histoire de melon puis mon arrivée ici...
Moi : Ah...?
Vieil homme : je raconte ça au pasteur qui me dit "ça ne tient pas debout, méfiez-vous ! Ce sont des protestants qui le gèrent, je suis bien placé pour vous le dire, d'ailleurs Ambroise Paré était le chirurgien d'Henri IV". Ce pasteur — entre nous, quel puits de science ! —n'est en rien médecin, mais c'est un homme d'expérience. Tenez, hier votre femme était censée être morte et, Oh surprise, elle était vivante ! Il y a des coups de téléphone miraculeux parfois. je vais aller pisser dans le lavabo, c'est plus simple.
Moi : faites, ne vous gênez pas pour moi.
Vieil homme (depuis le lavabo) : votre femme est un peu hors série comme vous. Avez-vous remarqué des choses étonnante chez elle ? Et le mari de ma deuxième fille est un personnage étonnant également, un vrai artiste.
Moi : je suis artiste et il est gastroentérologue.
Vieil homme : C'est ce que je voulais dire, artiste du colon à piston et de l'intestin à coulisse, hé hé, un virtuose de la rectocoloscopie en anus majeur. Votre fille d'ailleurs est au début d'une aventure médicale qui n'est pas facile d'accès. Quant à votre fils musicien, nous en avons déjà parlé, son décollage est passionnant. Vous direz à votre femme que j'ai enfin fait la connaissance de son mari.
Moi : mais je suis son mari.
Vieil homme (de retour dans son fauteuil) : Ah, c'est vous son mari !? Quelle bonne nouvelle ! Écoutez, je vous aime beaucoup, mais j'ai besoin de retrouver mes habitudes antérieures, il va falloir que je rentre à l'hôpital.
Moi : vous êtes déjà à l'hôpital, dans votre propre chambre.
Vieil homme : Comme c'est merveilleux... Avec vous les choses s'enchainent miraculeusement. Je dirais, presque trop à mon goût, ce qui finit par déclencher une certaine anxiété.

Tag(s) : #instants de vie, #Dialogues

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